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Extrait de "J'étais à Bouvines" Editions L'Harmattan

Le bourdonnement d'une abeille vient résonner près de l'œillère du heaume de Girard Scrophe, interrompant le flot de pensées qui le submerge. Il chasse l'insecte d'un geste vif et regarde autour de lui, hochant la tête en signe d'impatience ; voilà plusieurs minutes que les statues de fer et de chair se font face, dans un silence total... attendant de franchir le seuil de l'éternité.

- Pourquoi faut-il toujours que la seconde s'étire chaque fois que la frousse tenaille ? songe-t-il avec agacement. Va-t-on se desvisager jusqu'aux vêpres?

Se faisant alors l’écho de sa pensée, la voix de Guérin s’élève soudainement dans les airs. Également las d'attendre que les plus nombreux prennent l'initiative, le ministre a décidé d’attaquer le premier.
- A la presse, sergents de Soissons ! A la presse ! proclame-t-il avec solennité.
- Saint Médard ! crient aussitôt cent cinquante voix à l’unisson, tandis que les lames tendent vers l’azur.

Et, déchirant le silence, les sabots des lourds chevaux commencent à marteler la terre dans un grondement sourd, tel le tonnerre annonçant le chaos.

En face, en dépit de cette charge qui s’annonce furieuse, personne ne bouge. A croire que la chevalerie flamande juge indigne de croiser le fer avec des roturiers, fussent-ils bourgeois. Seule concession à l'approche des sergents français, les lances flamandes se dressent et rejoignent les faucres dans l'attente du contact. Les muscles se tendent. Un cheval s'ébroue. Un autre trépigne. Et soudain, fracas des armes et cris de haine, c'est le choc ! Un sergent français décolle littéralement de sa selle porté par le fer d'une lance. Un autre, déjà désarçonné, entend vendre chèrement sa chétive vie. Plus loin, un hennuyer s'effondre, mortellement touché par un sauvage coup de glaive, asséné à la hauteur du cou. Les chevaux se percutent. Les hommes s’étripent. L'engagement est brutal, sans la moindre merci. On cogne ! On hurle ! On meurt !... et la gent soissonnaise, sacrifiée, disparaît sous le nombre.

L'initiative de Guérin produit, cependant, l'effet attendu. L'assaut français à peine brisé, Otton fait sonner ses buccins, afin d'exhorter ses troupes à engager le combat. Presque instantanément, des milliers de braillements sauvages courent la plaine et l'onde coalisée s'agite, dans un nuage de poussière, comme brusquement prise par les autans. Devant l'empereur, les fantassins allemands se déplacent rapidement pour former un coin dont la pointe désigne la maison royale. Sur les ailes, les chevaleries de Renaud et de Ferrand, évitant celles de Dreux et de Montmorency, convergent vers la bannière de Saint-Denis à vive allure. La tactique surprend, mais l'objectif de la manœuvre ne laisse pas de doute : on veut tuer Philippe Auguste au plus tôt. Voyant venir à lui cette meute enragée, ce dernier se rappelle alors les propos du saxon rapportés par l'émissaire du duc de Brabant : « C'est contre Philippe seul qu'il convient que nous dirigions nos efforts. C'est lui qu'il faut tuer le premier, lui qui seul oppose une barrière à nos succès, qui seul nous résiste et se fait notre ennemi en toutes choses. Dès qu'il sera mort, vous pourrez à votre gré enchaîner tous les autres et soumettre le royaume à notre joug. »

Sur le flanc droit, pendant qu'Eustache de Malines hurle « Mort aux Français ! » et que Buridan de Furnes préfère « Que chacun songe à sa belle ! », les Champenois se propulsent à leur rencontre, pour les empêcher de s'assembler au contingent royal. Des cris de guerre fusent de toutes parts : « A moi Melun ! », « Dieu aide ! » « Montjoie Saint-André ! »... L'engagement devient général. Le temps n'est plus à craindre ou à philosopher, mais à vaincre ou à périr !

Face à Philippe, la gigantesque phalange saxonne avance promptement. Les rangs alternés interdisent tout recul, car chacun est suivi d'un autre avançant pique baissée.
- Et que chacun fasse bonne saieté ! commande Enguerrand de Coucy aux arbalétriers laonnais, lesquels placent aussitôt un carreau ou un vireton sur l'arbrier de leur arme.

A l'extrême-gauche du champ de bataille, vers Gruson, les flèches ont déjà pris leur envol ; les archers anglais et les arbalétriers brabançons font pleuvoir sur les rangs picards une nuée de traits acérés. La cadence est incessante : pendant qu'un rang décoche la mort, le suivant puise en son carquois le dard de sa prochaine volée ou passe le pied dans l'étrier de l'arbalète, pour tendre la corde jusqu'à la noix. En face, les miliciens français, genou à terre, s'abritent du mieux qu'ils peuvent sous leur targe. Ici, dans un sifflement perçant, un carreau vient ricocher contre un écu. Là, par chance, un vireton se plante dans le sol sans avoir atteint sa cible. Plus loin, la déveine croise le chemin d'une broigne treillissée et, dans un cri déchirant, l'homme tombe lourdement sur le sol, les mains accrochées à la tige de frêne qui émerge de ses entrailles.

L'ondée meurtrière passe ainsi, éclaboussant de sang les chaumes dorés... Puis, les chevaliers de Ponthieu et de Vimeu se lancent à l'assaut des rangs de Guillaume de Salisbury et de Bigot de Clifford.

Attachée de presse : Marianne HELIAN - Tél. 01.40.46.79.23

"J'étais à Bouvines"
ISBN 2738472338
14,95€ - 175 pages