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"J'étais à Bouvines" Editions L'Harmattan. Contexte historique.

La bataille de Bouvines est le point d’orgue d’un affrontement qui opposa Philippe Auguste à trois rois d’Angleterre successifs : Henri II Plantagenêt, Richard Cœur de Lion son cadet, et Jean sans Terre, son quatrième et dernier fils. Cet entêtement capétien à vouloir en découdre avec la couronne d’Outre-Manche tenait à l’influence conquise par cette dernière sur le territoire continental, depuis la bataille d’Hastings, en 1066.

A l’avènement de Philippe, en 1179, le roi Henri II était duc de Normandie par descendance de Guillaume le Conquérant, comte d’Anjou et du Maine par succession de son père Geoffroy Plantagenêt, duc d’Aquitaine et comte de Poitou par son mariage avec Aliénor d’Aquitaine, en 1152. En outre, la Bretagne était passée dans son giron depuis l’union de leur troisième fils, Geoffroy, à Constance, fille du comte Conan IV, en 1169. Ajoutons enfin que, deux mois à peine avant d’épouser Henri, la duchesse Aliénor venait d’être répudiée par le père de Philippe Auguste, le roi Louis VII. De fait, le jeune roi Philippe (alors âgé de quatorze ans) devait composer avec un vassal, monarque d’un état voisin, dont le pouvoir s’étendait sur un territoire équivalant à trente-cinq de nos départements, allant de la Normandie à l’Aquitaine... alors que son royal domaine n’excédait guère Paris et sa couronne. Outre les terres anglaises, ce dernier était bordé au nord par le puissant comté de Flandre, à l’est par le comté de Champagne, fief d’origine de sa mère (Adèle de Champagne), et au sud-est par le non moins puissant duché de Bourgogne. Certes, Philippe aurait pu s’accommoder de cette situation et mener une vie aussi dorée que possible, en ménageant son omnipotent vassal. Mais telle n’était pas sa nature.

Philippe et Jean conclurent une paix en 1200, notamment marquée par le mariage de Louis, fils de Philippe, avec une nièce du Plantagenêt : Blanche de Castille. Mais cette paix-là fut aussi fragile que les précédentes, car la haine ancestrale qui animait les deux clans reprit rapidement le dessus. Jean ayant enlevé Isabelle d’Angoulême promise à son vassal Hugues le Brun, sire de Lusignan, Philippe profita de la situation pour le faire déchoir de ses droits sur ses terres continentales (de là viendrait le surnom « sans Terre »). Puis, il s'empara de Château-Gaillard en mars 1204, de Caen et de Rouen en mai, et descendit au sud pour assiéger les forteresses de Loches et de Chinon, lesquelles tombèrent entre ses mains durant l'été 1205. Jean, que l’on surnommait aussi « Molle Epée » ou « Cœur de Poupée », comprit alors que son inconsistance militaire favorisait les desseins de Philippe et négocia une trêve, acceptant de reconnaître les conquêtes capétiennes. Mais le veule était rusé : cette apparente soumission n’avait d’autres buts que de lui donner le temps de lever une puissante armée. Et, pour s’en donner les moyens, il dépouilla l'église d'Angleterre de ses biens… ce qui lui valut d’être excommunié en 1210 par le pape Innocent III. Il fit, d’ailleurs, tant et si bien que le pape en vint à prier le roi de France de mener croisade contre l'Angleterre... une prière qui n’eut guère à se faire insistante.

Dans cette perspective, Philippe gagna Gravelines et y regroupa une flotte importante. Cependant, alors qu'il s'apprêtait à embarquer, le légat Pandolphe arriva de Douvres et lui demanda de renoncer à son entreprise ; Jean s’était résolu à prêter serment de fidélité au pape, en la maison des Templiers... histoire de gagner encore un peu de temps. Contraint de perdre une si belle occasion d'en finir avec son ennemi héréditaire, le Capétien lâcha ses hordes furieuses sur la Flandre, qui avait pris entre-temps le parti de l'Angleterre.

Le ralliement de la Flandre à la coalition.

Au moment de Bouvines, la Flandre et le Hainaut avaient pour comte un jeune homme de vingt-huit ans : Ferdinand de Portugal, dit « Ferrand », fils du roi portugais Sanche Ier o Povoador et neveu de Mathilde de Portugal, veuve de Philippe d’Alsace, comte de Flandre au moment de l’avènement de Philippe Auguste. La façon dont Ferrand était devenu comte de Flandre et de Hainaut, en 1211, explique pour beaucoup son ralliement à la cause anglaise.

En 1208, Philippe Auguste était parvenu à obtenir la garde des deux filles du précédent comte de Flandre, Baudouin IX, tué par les Tartares en 1205, alors qu’il était devenu empereur de Constantinople. Afin de s’assurer que Jeanne, héritière du comté, épouserait un mari favorable à sa cause, il décida, en 1210, de la marier à son vassal Enguerrand III de Coucy, alors veuf de Mahaut... soeur de l'empereur germanique Otton IV de Brunswick ! Ce choix fut, cependant, contesté par les barons flamands car le sire de Coucy, réputé cruel, était jugé trop inféodé au Capétien. Aussi, afin de trouver un compromis permettant le retour de Jeanne et de sa soeur Marguerite en terre de Flandre, Mathilde proposa la candidature de son neveu Ferdinand. Et, pour donner de la consistance à son offre, elle mit dans la balance les villes d'Aire-sur-la-Lys et de Saint-Omer, reprises à Philippe Auguste par Baudouin IX, alors qu’elles faisaient partie de l’héritage de son fils Louis. L'argument porta. Philippe renonça à son projet et Jeanne épousa Ferdinand à Paris, en janvier 1211. Comme convenu, ce dernier prêta hommage au Capétien et le fit en ces termes : « Moi, Ferdinand, comte de Flandre et de Hainaut, je fais savoir à tout le monde que je suis homme-lige de mon seigneur l'illustre roi de France, Philippe, pour le défendre contre tous hommes et femmes qui peuvent vivre et mourir ; je lui ai juré de rendre bon et fidèle service et de ne jamais l'abandonner tant qu'il me fera justice. »

« ... Et de ne jamais l'abandonner tant qu'il me fera justice. » dit le serment. Hélas, le prince Louis, trop impatient de recouvrer les terres héritées de sa mère, intercepta le jeune couple à Péronne, alors qu'il regagnait la Flandre, et le maintint prisonnier jusqu'à ce que ses soldats eussent pris les deux cités. Puis, il fit ratifier leur cession par Ferrand, en février 1211, entre Lens et Pont-à-Vendin, avec la caution des châtelains de Bruges Jean de Nivelle, de Gand Siger, de Lille Roger du Plouich, de Cassel Michel de Harnes, également connétable de Flandre, associés à Baudouin de Comines le père, Sibylle de Wavrin et son fils Hellin, sénéchal de Flandre.

De fait, le nouveau comte entra en Flandre quelque peu aigri par le procédé utilisé à son encontre. Et, quelqu'un devant payer pour la perte des deux cités, ceux qui avaient apposé leur seing au bas de l'acte à titre de pleiges furent aussitôt accusés d'avoir incité le comte à accepter cette cession indigne. Jean de Nivelle et Siger, ainsi chassés de leurs châtellenies, rejoignirent le camp français, avec les châtelains de Lille et de Cassel, appelés à honorer leur parole de garants.

Le 8 avril 1213, alors que les grands vassaux étaient réunis à Soissons pour préparer l'invasion de l'Angleterre à la demande du pape, Ferrand conditionna sa participation à la restitution des deux villes. Philippe Auguste refusa et lui proposa un dédommagement... En vain. Aussi, fin mai 1213, lorsque l'armée française s'apprêta à embarquer pour l'Angleterre à Gravelines, le Portugais brilla... par son absence. Une alliance de la Flandre avec l'Angleterre se dessinait déjà, bien qu’Arnoul d’Audenarde et Hellin de Wavrin la déconseillaient vivement au comte : « Vous resterez seul exposé à la colère du roi si elle tourne mal, et vous deviendrez vassal des Anglais, si elle réussit. » Mais Ferrand ne voulait plus entendre raison et refusa de venir s’expliquer devant le roi, faisant fi de ses obligations de vassal. Voici donc le motif pour lequel Philippe usa de la puissante armée rassemblée à Gravelines contre la Flandre.

La flotte française débarqua à Damme, près de Bruges, et la chevalerie gagna cette même place en dévastant sur son passage Cassel, Hazebrouck, Steenvoorde et Nieuport. Pris de frayeur, Ferrand sollicita aussitôt l'aide militaire du monarque anglais, lequel se montra trop heureux de pouvoir se concilier les bonnes grâces de cet allié potentiel.

Le 30 mai 1213, une imposante flotte parvint ainsi aux abords de Damme, comptant à son bord le demi-frère de Jean, Guillaume de Salisbury, dit « Longue Epée », le comte de Boulogne Renaud de Dammartin et sept cents chevaliers, parmi lesquels Guillaume de Saint-Omer, Adam le Queret, châtelain de Bergues, Hugues de Bailleul et Robert de Béthune. Ferrand les y retrouva, accompagné de quarante chevaliers et l'effet de surprise joua pleinement : plus de trois cents vaisseaux français furent détruits et le débarquement eut lieu, en dépit de la résistance acharnée de deux cent quarante chevaliers et de dix mille routiers, commandés par le comte Raoul de Soissons. Philippe dut alors abandonner le siège de Gand pour prêter main forte aux siens et l'armée française, ainsi regroupée, parvint à repousser les coalisés à la mer.

Les jours suivants, Ferrand et ses alliés se réfugièrent sur l'île de Walcheren, en Zélande, tandis que Philippe faisait saborder le reste de sa flotte pour qu'elle ne tombât pas aux mains de ses ennemis. Puis, il prit Bruges, Gand et Ypres, et laissa une importante garnison à Lille et à Douai, avant de regagner Paris. Une citadelle de bois aux palissades chevillées et croisées, le Fort Dergnau, fut élevée à l'entrée de Lille (de nos jours, la place « des Reignaux »). Par précaution, ce fort avait deux entrées, l'une donnant sur la campagne et l'autre sur la ville elle-même.

De leur côté, les barons flamands se regroupèrent à Courtrai et déléguèrent Arnoul de Landas, Philippe de Maldeghem et le seigneur de Woestine auprès de Ferrand, pour recueillir ses ordres. Apprenant que le roi était reparti en France, le comte décida de reprendre l’offensive sans attendre, avec l’aide de Renaud de Dammartin. Mais quelques jours plus tard, alors qu'ils avaient repris Bruges et Gand, ils découvrirent que le prince Louis avait détruit Courtrai : la ville n'était plus que cendres et des corps se balançaient mollement le long des fourches patibulaires dressées aux abords de la cité.

Changeant leurs plans, les deux comtes se rendirent à Ypres, afin d'en faire une place forte et d'y regrouper armes et approvisionnements. Cela fait, ils quittèrent leur base et assiégèrent, début septembre 1213, la forteresse d'Erquinghem-Lys, défendue par le seigneur du lieu et le châtelain de Lille, Roger IV. Le siège dura quinze jours et se solda par un échec. Furieux, Ferrand renonça à son entreprise et fit route sur Lille. Mais la garnison française, commandée par le maréchal Clément et le comte de Saint-Pol, Gautier de Châtillon, y était encore plus importante. Il ne lui fallut, cette fois, que quatre jours pour battre en retraite. Son avant-garde fut même décimée et le renommé Alard de Bourghelles, frère de Gilbert, ancien châtelain intérimaire de Lille, fait prisonnier.

Exacerbés par ces déconvenues répétées et comprenant qu'ils ne parviendraient pas à leurs fins sans renfort, Ferrand et Renaud retournèrent à Ypres le 21 septembre, et envoyèrent Guillaume de Saint-Omer et Emmanuel de la Lande solliciter à nouveau l'assistance militaire du roi Jean. Une fois encore, ce dernier ne se fit point prier et huit jours plus tard, Guillaume de Salisbury et Hugues de Boves, chevalier amiénois chassé de France pour avoir assassiné un prévôt, les retrouvèrent à Ypres avec leurs troupes. Ferrand se donna, cette fois, pour objectif la ville de Tournai, placée sous protection royale française, et le succès fut enfin au rendez-vous. Philippe Mousket, témoin des événements, dira plus tard, dans sa Chronique Rimée, que la cité avait été traitée « comme un pré dont on jette le fourrage ».

Louis et le maréchal Clément entrèrent dans la ville neuf jours plus tard... Mais l'adversaire avait déjà déserté les lieux, sans doute averti de leur venue par quelque espion.

A l'approche de l'hiver, le calme revint et Louis fut rappelé en France par son père. Considérant que les Lillois avaient fait la preuve de leur fidélité en septembre, il ne laissa à Lille que deux cents chevaliers, commandés par Brice des Barres. Cependant, le prince à peine parti, Ferrand se présenta avec son armée devant Lille et les bourgeois de la ville lui ouvrirent, cette fois, leurs portes. Brice des Barres et les siens furent contraints de s'enfermer dans le Fort Dergnau, dans l'attente des secours.

L'armée royale arriva courant octobre 1213 et, grâce aux deux entrées du fort, déferla dans la cité. Sans la moindre pitié, les hommes du Capétien tuèrent, boutèrent le feu et jetèrent à bas chaque maison, à coups de béliers ou en creusant des galeries sous les édifices plus solides, afin de provoquer leur effondrement. A l'aube du troisième jour de cette charge furieuse, la ville n'était plus que ruine et désolation...

Mais Ferrand était parvenu à s'enfuir, au grand dam de Philippe. Et tandis que le premier se réfugiait à Gand, le second faisait abattre le fort Dergnau, la forteresse d'Erquinghem-Lys et le donjon de Cassel, afin d'en interdire l'usage à ses adversaires. Il regagna ensuite la France, venant d’être informé que Jean mettait sur pied une puissante armée avec le concours du comte de Boulogne.

Les prémices de la coalition.

Le comte de Boulogne, Renaud de Dammartin, était un ami d'enfance du roi et de la reine Isabelle de Hainaut. Il avait gagné l’Angleterre, avec son père Albéric, au début du règne de Philippe Auguste, faute d’avoir reçu un dédommagement suffisant pour la destruction de leur château par Philippe d’Alsace. Après avoir combattu le Capétien aux côtés d'Henri II, Renaud avait renoué d'amitié avec lui à l'avènement de Richard Cœur de Lion. Il était même devenu comte de Boulogne en épousant, par son entremise, la comtesse Ide, deux fois veuve à l'âge de vingt-huit ans. On imagine cependant, derrière l'acte fraternel, l’arrière-pensée politique : placer l'un de ses proches à la tête d'un comté bordant la mer, face à l'Angleterre, présentait un intérêt stratégique évident pour Philippe Auguste.

Récompensé par l'attribution de trois nouveaux comtés pour sa participation à la prise de Château-Gaillard, en 1204, Renaud se brouilla de nouveau avec Philippe, après une altercation qui l’opposa à son cousin Philippe de Dreux, évêque de Beauvais, en 1212. Chassé du royaume, il retourna en Angleterre et prêta serment à Jean sans Terre, lequel lui confia aussitôt la mission de négocier avec la Flandre et l'Allemagne la constitution d’une coalition contre la France.

Le ralliement d’Otton, empereur d'Allemagne.

Au début de l'année 1213, Renaud rencontra l'empereur d'Allemagne Otton IV, fils du duc de Bavière, Henri le Lion, et neveu de Jean sans Terre, par sa mère Mathilde Plantagenêt. Avec l'appui du pape, Otton était devenu empereur d'Allemagne en 1208. Mais le pontife avait aussitôt regretté son soutien, car, à peine intronisé, Otton avait promulgué une loi ordonnant au clergé d'abandonner ses domaines au profit de ses seigneurs. Pour cette raison, et pour des exactions commises dans les environs de Rome, il fut excommunié en 1210 et le pape Innocent III soutint désormais Frédéric de Hohenstaufen, ami de Philippe Auguste.

Les arguments ne manquèrent pas à Renaud pour convaincre Otton de participer à une action d'envergure contre la France. Il lui rappela d’abord qu’il était de son devoir d’aider son oncle Jean, comme il l’avait fait pour son oncle Richard. Il lui apprit, ensuite, que Jean s’engageait, en contrepartie de son soutien, à lui fournir les subsides nécessaires à la solde et à l'entretien de son armée. Il évoqua encore le ralliement des Flamands de Ferrand et des Frisons de Guillaume le Velu, pour le convaincre d’une victoire facile, et conclut en lui promettant, au nom de Jean, l'est de la France pour prix de sa participation, après la chute du Capétien. Séduit par tant de promesses de bonne fortune, Otton accepta l’alliance.

Fin 1213 : la coalition se forme et lance une vaste attaque contre la France.

La première réunion de l'état-major de la coalition se déroula à Canterbury, le lendemain de Noël 1213. Exultant d'être enfin parvenu à réunir contre le Capétien les armées anglaise, allemande, flamande, frisonne et brabançonne, Jean sans Terre exposa à leurs chefs le plan qu'il avait concocté. Leurs forces seraient divisées en deux armées, l'une attaquant au sud, l'autre au nord, et les opérations se dérouleraient en trois phases. Première phase, Ferrand et Renaud s'efforceraient de retenir le roi au nord, le temps pour Jean de débarquer à la Rochelle avec quinze mille Anglais. Deuxième phase, une fois à terre, Jean remonterait vers Paris pour attirer Philippe au sud. Troisième phase, dès que Philippe serait suffisamment éloigné de Paris, Otton attaquerait la France par le nord. L’armée capétienne serait ainsi prise dans un étau aux mâchoires impitoyables et la victoire serait acquise. Le plan fut jugé excellent et, l'euphorie aidant, on s'abandonna aux libations.

Début 1214, comme convenu, les comtes Ferrand et Renaud prirent Aire-sur-la-Lys, incendièrent Saint-Omer, dévastèrent le comté de Guînes, semèrent la terreur dans les environs d'Arras, détruisirent Houdain et rasèrent la Belle-Maison, manoir de Siger, châtelain de Gand. Comme prévu, Philippe et son armée montèrent à Péronne.

De son côté, Jean débarqua le 16 février 1214, à la Rochelle, et en fit informer Philippe par ses vassaux. Aussitôt, ce dernier redescendit jusqu'à Châtellerault, accompagné de son fils Louis. Toujours suivant son plan, le Plantagenêt amorça instantanément une manœuvre de repli, afin d'entraîner l'ost français au sud. Il arriva le 3 avril à Limoges, le 5 à Angoulême, et donna l'impression de vouloir revenir à la Rochelle.

Mais Philippe, fort d’une expérience acquise en trente-quatre années de règne, ne se laissa pas prendre au piège. Prudent, il s’arrêta à Chinon et bien lui en prit, car un messager l’informa que les coalisés regroupaient leurs forces à Aix-la-Chapelle pour préparer l'invasion de la France par le nord. Conscient de l'extrême gravité de la situation, il décida de scinder son armée en deux contingents, bien qu'il eût toujours considéré que diviser ses forces était une erreur militaire. La garde de la forteresse de la Roche-aux-Moines fut confiée au sénéchal d'Anjou Guillaume des Roches, à la tête de quatre mille hommes. Louis et le maréchal Henri Clément restèrent à Chinon avec huit cents chevaliers, deux mille sergents à cheval et sept mille hommes de pied. Philippe, pour sa part, retourna à Péronne avec le reste de son armée et lança un appel aux communes du nord de la France, afin d'obtenir leur concours.

Sur ces entrefaites, persuadé que son plan fonctionnait à merveille, Jean remonta vers le nord, passa la Loire à Nantes et prit Ancenis. Il aurait pu, à cet instant, éviter la forteresse de la Roche-aux-Moines pour foncer sur Paris. Mais « Cœur de Poupée » préféra y mettre le siège, par peur de se faire couper la route en cas d'un nécessaire repli. Et « Coeur de Poupée » devint « Molle Epée » le 2 juillet 1214, lorsqu'il vit poindre à l'horizon l'armée de Louis, déplaçant moult poussière... à l’aide de branchages. Sans chercher à combattre, il abandonna précipitamment le siège de la forteresse, laissant sur place ses mangonneaux, balistes et autres machines de guerre. De la Rochelle, le 15 juillet 1214, douze jours avant la bataille de Bouvines, il adressa le communiqué suivant aux barons de ses fiefs : « Sachez que nous sommes sain et sauf. Nous remercions ceux d'entre vous qui ont envoyé leurs hommes à notre service pour nous aider à défendre et à recouvrer notre terre. Quant à ceux qui n'ont pas pris part à cette campagne, nous les prions de venir nous rejoindre sans délai. » Puis, il envoya un message à Otton, dans lequel il disait avoir rencontré le plus fort des troupes de France sur la Loire et recommandait de lancer l'attaque par le nord, le Capétien devant être désormais une proie facile.

L'armée coalisée parvint à Valenciennes le 20 juillet. Et, pendant qu'on s'y partageait la solde envoyée par le Plantagenêt, à soixante-dix kilomètres de là, les rues de Péronne grouillaient de seigneurs et de chevaliers venus d'Ile-de-France, de Normandie, de Bretagne, de Picardie, de Champagne, mais aussi de Flandre, de Hainaut et d'Artois, tels le comte de Saint-Pol, le comte Arnoul de Guînes avec ceux de Bourbourg, le châtelain de Cassel Michel de Harnes, celui de Bruges Jean de Nivelle, Girard la Truie, Girard de Marcq et Gautier d’Avesnes. Dix-sept des trente-neuf communes de l'état capétien avait, en outre, répondu à l'appel du roi. Mille miliciens étaient venus d'Arras... deux mille de la région d'Abbeville... Et des milliers d'autres d'Amiens, Corbie, Roye, Hesdin, Montreuil, Montdidier, Beauvais, Soissons, Noyon, Compiègne, Corbeil, Bruyères, Grandelain, Vesly et Crépy. Au total, ils étaient quelque vingt mille hommes prêts à défendre leurs terres...

Ici se termine ce chapitre. Le suivant nous fait entrer dans le camp capétien, dressé aux abords de Tournai. Le chevalier Girard Scrophe gagne d'un bon pas le pavillon royal, car le roi Philippe a mandé son conseil dans l'urgence : l'empereur Otton connaît ses plans... et se serait même vanté de compter un espion au sein de son état-major. Les débats vont bon train.


ISBN 2738472338
14,95€ - 175 pages



Plans de la bataille
et les images des vitraux
de l'église de Bouvines
sur le site réalisé
avec Philippe DUPONT :
bataille.bouvines.free.fr


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